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18-12-2018 - 09:2717-10-2016 - 12:20

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L'Allumeuse — nouvelle

C'était le 11 mai 2010. Il faisait froid, même très froid pour un mois de mai. La pluie battait le trottoir et transperçait les imperméables qui ne demandaient qu'à retourner aux penderies, portée par un vent soutenu qui s'acharnait à vouloir pénétrer partout, même là où l'accès lui était refusé pour cause d'anachronisme saisonnier. La température extérieure faisait davantage penser à un mois de novembre qu'à un début de printemps : 3,5°, pas mieux. Il est vrai qu'on était en plein dans les saintes glaces.

La foule se protégeait tant bien que mal face à cet ennemi entêté qui venait et revenait sans relâche depuis le matin. À chaque coin de rue, il trouvait un nouveau couloir pour harceler le passant.

Protégé de ses assauts, assis à côté d'une mama imposante qui me prodiguait sa chaleur dans le bus 54, j'observais sans voir, je voyais sans regarder ce plan gris de personnages flous et sans vie qui faisaient pourtant gros dos, qui luttaient contre le temps dissident, tournant la face au vent qui revenait par vagues, en assauts répétés, chassant la pluie fine qui s'infiltrait partout.

Elle était là, protégée comme elle le croyait par l'aubette de verre. Courageusement elle faisait front aux éléments.

Son imper blanc cassé me faisait penser à une personne qui avait du bien. Cette tache blanche dans la grisaille du jour sortait du théâtre comme point focale pour livrer quelques détails. A la main, elle portait une mallette de cuir noir. Une fonctionnaire européenne, sûrement, au vu du quartier : la place de Luxembourg n'était pas très loin. Elle portait un chapeau noir ou du moins foncé. Je crois bien qu'il était noir, en effet. Son pantalon foncé battait face au vent comme un drapeau chahuté. Elle protégeait son col d'une écharpe de soie abondante, qui sortait de son cou en bulles soulevées, gonflées par le vent farouche.

Elle portait des gants légers. Des gants ! En cette période de l'année ! Elle plongea sa main gauche dans la poche de son imper. Elle en sortit un paquet de cigarettes longues, extrêmement longues.

Pour en tirer une de ces baguettes à fumer, elle dut retirer un gant. Elle commençait à avoir les mains encombrées : mallette, paquet de cigarettes, gant et maintenant il lui fallait jouer de dextérité pour choisir parmi les alignées sa victime du moment qu'elle s'apprêtait donc à brûler comme une sorcière. Elle tira de sa poche droite un briquet d'argent, un Dupont certainement. Elle ficha sa victime dans l'étau de ses lèvres pincées et entreprit de l'allumer. Sa cigarette ployait grandement entre ses lèvres soudainement devenues fainéantes ce qui me choqua en la circonstance. La flamme du briquet, un peu malapprise, mal domptée, se dirigea néanmoins vers la tête de la blonde à laquelle elle mit le feu sans autre chagrin.

Une première bouffée s'accompagna d'un petit nuage de fumée qui fut vite balayée par le vent en colère. La flamme mal domestiquée prit un élan de liberté impromptu. L'écharpe s'emflamma d'un coup.

Tout dans l'immédiat participa au brasier. L'écharpe qui jetait des langues de feu autour du visage épouvanté fit promptement alliance avec le chapeau auquel elle bouta le feu à son tour. Les cheveux noirs suivirent rapidement, puis le col de l'imper, et enfin l'imper tout entier qui devait être fait d'une de ces matières synthétiques.

C'est à ce spectacle incendié que le bus s'éloigna alors que sur le trottoir régnait la plus grande confusion et que s'échappaient des cris que je devinai plus que je n'entendis. Je pense que le chauffeur n'avait rien vu, qu'il avait tout perdu du drame, laissant ainsi l'allumeuse au sort qu'elle s'était imposé.

A la place du Luxembourg, je descendis du bus. J'eus un regard arrière pour un endroit que je ne pouvais plus voir mais où j'imaginais encore les prolongements de la tragédie. Je pris mon train sans sourciller qui arriva, comme d'habitude, en retard. Huit minutes très précisément. Vous rendez-vous compte ? Huit minutes !


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