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L'automobile selon Georges Duhamel

05-02-2017 - 11:0305-02-2017 - 18:24

Extrait de Scènes de la vie future, Mercure de France, 1930 de Georges Duhamel au retour de son voyage aux États-Unis.

On m’a montré, dans les états méridionaux, quelques arpents de la forêt vierge. Ils sont soigneusement enclos de treillages barbelés. Ils appartiennent à des propriétaires attentifs qui protègent un coin de solitude contre les fureurs civilisatrices, comme on garde un objet précieux dans une vitrine. La jungle, mordue de toutes parts, cède, lâche pied, quitte la scène du monde. Mais l’esprit de la jungle est immortel. Il revit, à découvert, sur la grande route.

Les hommes, à force de s’observer mutuellement, moisissaient dans cette contrainte infectée d’hypocrisie que l’on nomme la politesse. Soigneusement masqués, contenus, leurs défauts et leurs vices ne pouvaient se répandre librement que dans l’étouffante intimité. Des préjugés de morale et de civilité tourmentaient les classes instruites. La lutte pour la vie, pour la meilleure place, pour la plus grosse part, conservait quelque chose de voilé, de souterrain. La hiérarchie de l’esprit tâchait encore à se faire jour. En certains lieux, l’argent pouvait même souffrir d’une sorte de discrédit.

L’automobile est venue. Elle a changé tout cela. Elle a fait disparaître toutes les simagrées. Elle a fait tomber les masques, elle a remis en honneur le libre jeu des natures et des passions. Elle a renvoyé chacun à sa place. Elle a restitué le règne de la force. Et quelle force, je vous prie ? Celle de l’argent, la seule, en définitive, qui compte et qui puisse triompher.

Cet homme que ses plus indulgents amis tiennent pour un sot, que sa femme dédaigne, à qui nul ne voudrait confier la moindre affaire sérieuse, cet homme qui n’est pas capable de porter lui-même sa valise, qui n’est pas sensé, pas adroit, que l’on n’écoute guère quand il parle, que l’on ne peut lire s’il écrit, qui n’a ni ressort moral, ni courage véritable, nulle autorité, nul empire, cet homme monte dans son automobile. Superbe revanche des vaniteux et des incapables ! Cet homme, qui n’oserait pas signifier sa volonté à un cheval, sait qu’il peut tout demander à une mécanique. Allons ! Qu’est-ce que ça pèse ? Quinze cents kilos, peut-être ? Eh bien ! voyez : j’appuie du pied sur cette petite pédale et les quinze cents kilos, nous allons les enlever jusqu’en haut de cette montagne, à la vitesse d’un train rapide. Je tourne à droite, je tourne à gauche. Arrêter ? J’arrête comme je veux et je repars comme je veux. Je suis un homme très puissant, très intelligent, très adroit. Voici la grande route. Voici la jungle. Place à l’argent ! Je connais les règles, elles sont simples : je dépasse tous ceux qui sont moins riches que moi. Je me laisse, forcément, dépasser par les autres. Rien de plus clair.

Un constructeur d’automobiles me disait, un jour, avec un sourire décoloré : «Nous avons fait tous les efforts imaginables pour mettre cet étonnant instrument entre les mains du premier venu, car c’est le premier venu notre principal client. Celui qui n’est bon à rien est encore bon à conduire une auto.»

Ces industriels, qui sont aussi des psychologues, ont réussi bien au-delà de leurs espoirs. Le succès de l’auto se trouve tout entier dans cette remise d’une puissance matérielle énorme à des gens qui, souvent, n’en méritent aucune et n’en posséderaient aucune sans cette miraculeuse mécanique. Les effets de cette vulgarisation de la force valent d’être admirés. L’auto est un levier qui grandit tous nos vices et n’exalte pas nos vertus. L’auto fait surgir du tréfonds de notre être toutes sortes de traits curieux qui ne sont pas, en général, à notre honneur. Elle nous révèle, en les soulignant, les linéaments les moins nobles de notre nature. D’un sensible, elle fait un nerveux et d’un nerveux un dément. D’un fort, elle fait un brutal et d’un brutal une bête. Elle offre d’inimaginables occasions de hargne, de perfidie, de lâcheté. Elle pose à nos vertus des problèmes insolubles parce que l’expérience et la loi, en France du moins, les ont à jamais embrouillés : «Vais-je prendre dans ma voiture cette vieille femme qui porte un si lourd fardeau ? Ah bien ! oui ! pour qu’en cas d’accident elle me réclame une fortune ! Vais-je m’arrêter, de nuit, sur cette route déserte, près de cette voiture en panne dont les occupants me font signe ? Pour tomber sur un parti de voleurs et d’assassins ! Merci ! Donnons les gaz. Vais-je risquer ma vie pour cet ivrogne, ce clochard, cet infirme ? Tant pis ! L’assurance paiera !»

La seule vraie chance, en auto, c’est que l’auto de l’Autre est vulnérable aussi. Ah! s’il pouvait nous heurter, nous écarter, nous balayer sans se faire de mal à soi-même ! Allons, plus vite ! Plus vite ! Nous avions pensé d’abord que l’auto tuerait l’ennui. Si nous pressons la voiture, c’est que la route est longue et que l’ennui nous poursuit. Pour aller lentement avec plaisir, il faut savoir aller très vite ; mais, quand on sait aller très vite, on ne va plus jamais lentement.

La vitesse me permet ainsi de me dérober aux regards de ceux que j’offense, que je souille, que je gêne, que je menace. Ils ont à peine le temps de me voir. Je n’ai presque pas le temps d’avoir honte. L’auto me permet d’être impunément mufle et lâche.

Voir renaître sur la grande route les traditions chevaleresques ? La bonne plaisanterie. C’est sur la grande route que l’on apprend à juger les hommes, très souvent à les mépriser, toujours à les craindre. On a fait des règles, un code. Dérision ! Dérision ! La route est au plus rapide, comme la jungle au plus fort. De même que les animaux, nous ne cherchons qu’une chose : intimider l’ennemi. Car l’Autre, c’est l’ennemi.

Ils disent : quel beau sport ! Un sport de paresseux que l’esprit déserte vite et dans lequel les muscles ont de moins en moins de part.

Qu’est la difficulté de l’automobile, aujourd’hui, au prix de celle que l’on trouve à jouer, même modestement, de la flûte ou du violon ?

L’auto n’a pas conquis l’espace. Elle l’a perdu, gâté. Il n’y a plus de solitude, plus de silence, plus de refuges. Qui fuit la ville en auto retrouve tout de suite la ville. Mais heureux, heureux le cheval ! Il ne souffrira plus. C’est lui le héros de la fête. Il ne tremblera plus sur ses pattes roidies. Il ne sera plus relevé à coups de pied et à coups de fouet. L’auto va le dispenser de souffrir et surtout de vivre. Le meilleur service que l’on puisse rendre à cette bonne bête, c’est de le soulager de l’existence. Le non-être n’est pas terrible. C’est ne-plus-être qui nous fait horreur.

in Scènes de la vie future

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